Texte d'époque · Val-David, 6 juillet 2003
Guindonville tombe ; l'injustice triomphe. Serez-vous les prochains ?
« Sainte-Scholastique / ou Guindonville / fallait partir, un bon matin / Pour les touristes ou leurs parkings / on est toujours dans l'chemin ». C'est ce que chanterait Paul Piché s'il réécrivait la Gigue à Mitchouano aujourd'hui.
À côté de moi il y avait deux tas. Hier encore, ces tas-là, c'était une maison. Une maison habitable. Une maison habitée. Je n'aurais pas dû voir ça. Il y avait un périmètre de sécurité, et des flics, vous pensez bien !, pour m'en empêcher. Mais j'ai fait comme la ville dans son processus d'expropriation : je suis passé « par en arrière ». Là, il y a une Lada remisée, un vélo usé mais récupérable, un frigidaire blanc jauni, un vieux poêle, deux divans rugueux, un bac de recyclage, une télévision qui a vu l'arrivée de la couleur et deux cordes… une corde de bois et une corde à linge. Ces vestiges tout frais sont la dernière marque de la vie qui foisonnait ici… et la preuve que les habitants n'étaient pas des riches.
À la gauche de feu cette habitation, il y a un cap de roche sur lequel on a peint une fresque, ah ! les granos de Guindonville !, je m'y installe peinard et je scrute la scène. Il doit être 10 h 45. Julie, réfugiée au sommet d'un arbre, est en pleine discussion avec un pompier (?). Je ne peux pas saisir ce qu'ils se disent, car le bruit des machines de destruction civile m'en empêche. Et il y a les tam-tams des supporters de la résistante en filigrane. Je me décide à aller les rejoindre pour tâter le pouls de la contestation et aussi parce que je commence à paranoïer, tout seul en zone occupée.
En m'en retournant par la « trail » du mont Condor, j'aboutis chez un voisin. Ironie du sort : pendant qu'on détruit juste à côté, lui bâtit sa maison. Une grosse maison. Sans doute un chalet ! Les supporters de Julie sont massés devant Le Village Suisse (un complexe de résidences touristiques) et encouragent la jeune femme qui parlemente encore. Des touristes, sur le bord de la piscine du Village Suisse, suivent la scène en sirotant un cocktail. Les supporters, par leur nombre, bloquent la rue de la Sapinière qui mène à l'hôtel du même nom. La Sapinière appartient à la famille Dufresne… Dufresne ? Le même nom que le parc régional pour lequel on a tant besoin d'un parking ! Les policiers somment les protestataires de céder le passage à une voiture qui se rend à La Sapinière. La voiture, c'est une limousine. Pour presser les manifestants la maréchaussée déclare : « Si vous laissez pas passer ce char-là, je vous arrête pour entrave au travail d'un officier de police. » C'est donc ça le travail de la police, s'assurer que les limousines passent et que les pauvres se poussent !?!
C'est à peu près à ce moment-là que Julie, la dernière résistante, a été finalement arrêtée. Un peu plus tard Bob, un des évincés, arrive avec des nouvelles fraîches. « Nos frères et nos sœurs ont été emmenés au poste de police de Saint-Jovite. Ils vont peut-être être relâchés à soir. On va faire le party Aux Vivres [un resto qui sert de la cuisine végétale extracontinentale bio et qui appuie le groupe d'Action Guindonville]. » Il faisait référence aux 7 arrêtés. « 5 gars, dont 2 brutalisés, et 2 filles », m'a-t-il précisé.
Nous nous déplaçons vers un autre point du périmètre de sécurité, à l'endroit où passent, victorieux, les véhicules des policiers et de la municipalité. On nous empêche toujours de passer. Un manifestant demande au constable de garde comment il peut en toute conscience faire ce sale boulot-là. « Ça fait 15 ans que je fais ça, pis j'suis content de le faire », a-t-il répondu.
Parlons-en des policiers. Jonathan, 11 ans, les a rencontrés, aujourd'hui. Il avait en main un walkie-talkie ; on l'en a soigneusement dépossédé. « Le policier m'a enlevé mon talkie-walkie (…) Il m'a dit montre-moi ça et il est parti avec », dit-il. Jean, lui, a perdu son champ de fraises bio. « Il les a arrosées jusqu'à la fin », m'a-t-on dit. Quand je suis parti d'ici mardi dernier elles étaient presque mûres.
Le site de Guindonville, que la municipalité s'est pourtant emparé pour soi-disant en faire bénéficier la communauté, est, au moment d'écrire ces lignes, toujours inaccessible aux citoyens. Sauf que ce n'est plus la SQ qui garde le fort, mais une agence de sécurité privée, engagée par la ville aux frais des contribuables. Eh oui, Paul, « il [aura] fallu qu'ils aillent démolir toutes nos maisons. »
Batiste W. Foisy